lundi 16 août 2010

SOLA SCRIPTURA: un point de vue Orthodoxe sur la pierre angulaire de la théologie protestante


Par le père John Witheford
 
Introduction


A VENIR ...

Le papisme comme le plus ancien protestantisme - par Saint Justin Popovitch



Par Saint Justin Popovitch 
Dans l'Occident européen, le christianisme s'est progressivement transformé en humanisme. Depuis longtemps et laborieusement, le Dieu-Homme s'y amoindrit, fut changé, rétréci, et finalement réduit à un simple homme : à l'homme infaillible de Rome, puis à l'homme également "infaillible" de Londres et de Berlin. C'est ainsi que le papisme est venu à l'être, ôtant tout au Christ, ensemble avec le protestantisme, qui demande le minimum au Christ, et souvent rien du tout. Dans le papisme comme dans le protestantisme, l'homme fut substitué au Dieu-Homme, comme la plus haute valeur et le plus grand critère. Une correction douloureuse et triste de l'oeuvre et de l'enseignement du Dieu-Homme fut accomplie. Fermement et obstinément, le papisme a essayé de substituer l'homme au Dieu-Homme, jusqu'à ce que, dans le dogme de l'infaillibilité du pape - un Homme, le Dieu-Homme fût, une fois pour toutes, remplacé par l'homme éphémère "infaillible"; car, avec ce dogme, le pape fut définitivement et clairement déclaré comme quelque chose de plus haut que non seulement l'homme, mais les saints apôtres, les saints pères et les conciles oecuméniques. Par cette sorte d'éloignement du Dieu-Homme, de l'Église universelle en tant qu'organisme théandrique1, le papisme a surpassé Luther, le fondateur du protestantisme. Ainsi, la première protestation, au nom de l'humanisme, contre le Dieu-Homme Christ et son organisme théandrique2, - l'Église - doit être cherchée dans le papisme et non dans le luthéranisme. Le papisme est en fait le premier, le plus ancien protestantisme.

Nous ne devons pas faire cela. Le papisme est en effet le protestantisme le plus radical, puisqu'il a transféré le fondement du christianisme du Dieu-Homme éternel à l'homme. Et il a proclamé cela comme le dogme suprême, ce qui veut dire la valeur suprême, la suprême mesure de tous êtres et toutes choses au monde. Et les protestants ont tout simplement accepté ce dogme en son essence et l'ont élaboré en ampleur et détail terrifiants. Essentiellement, le protestantisme n'est rien d'autre qu'un papisme généralement appliqué. Dans le protestantisme, en effet, c'est le principe fondamental du papisme qui est exercé par chaque individu humain. D'après l'exemple de l'homme infaillible de Rome, chaque protestant est un homme infaillible cloné, puisqu'il prétend à l'infaillibilité personnelle en matière de foi. On peut dire le protestantisme est un papisme vulgarisé, sauf qu'il est dépourvu de mystère (c'est-à-dire de sacramentalité), d'autorité et de pouvoir.

Par la réduction du christianisme, de tout son caractère théandrique3, à l'homme, le christianisme occidental s'est transformé en humanisme. Cela peut paraître paradoxal, mais c'est vrai dans sa réalité historique irrésistible et ineffaçable. Parce que le christianisme occidental est, dans son essence, le plus impérieux des humanismes; et parce qu'il a proclamé l'homme infaillible et a transformé la religion du Dieu-Homme en une religion humaniste. Et que c'est comme cela est montré par le fait que le Dieu-Homme a été exilé aux cieux, tandis que sa place sur terre a été occupée par son substitut, le Vicarius Christi - le pape. Quelle tragique irrationnalité : établir un remplaçant pour le Seigneur omniprésent, le Christ-Dieu ! Mais cette irrationnalité a eu son incarnation dans le christianisme occidental : l'Église est devenue un état, le pape un gouverneur, des évêques ont été proclamés princes, des prêtres sont devenus dirigeants de partis cléricaux, les fidèles furent proclamés sujets du pape. L'évangile a été remplacé par la compilation de loi canon du Vatican; l'éthique évangélique et les méthodes d'amour par la casuistique, le jésuitisme et la "sainte" Inquisition. Que signifie tout cela ? L'enlèvement systématique de tout ce qui ne se prosterne pas devant le pape, des conversions forcées à la foi papale, le bûcher pour les pêcheurs &emdash;tout cela pour la Gloire du doux et humble Seigneur Jésus!

Il n'y a pas de doute que tous ces faits convergent vers une conclusion d'une logique irrésistible : en Occident, il n'y a ni Église ni Dieu-Homme, et pour cette raison, il n'y a pas de vraie société théandrique dans laquelle les hommes sont des frères mortels et des compagnons immortels. Le christianisme humaniste est en fait la protestation et le soulèvement les plus décisifs contre le Dieu-Homme Christ et toutes les valeurs et normes théandriques de l'évangile. Et même ici la tendance préférée de l'homme européen à réduire tout à l'homme comme valeur et mesure fondamentales est évidente. Et derrière cela se tient une idole : Menschliches Allzumenschliches. Avec sa réduction à l'humanisme, le christianisme a été, certes, simplifié, mais en même temps aussi - détruit ! Maintenant que le "gleischaltung" du christianisme avec l'humanisme a été accompli, certains cherchent à revenir au Christ Dieu-Homme. Cependant, les cris des individus dans le monde protestant - "Zurück zum Jesus! Retour à Jésus!" - sont des cris vides dans la nuit ténébreuse du christianisme humaniste qui a abandonné les valeurs et mesures du Dieu-Homme et suffoque maintenant de désespoir et d'impuissance. Pendant que des profondeurs des siècles passés résonnent les paroles amères du mélancolique prophète de Dieu, Jérémie : "Maudit soit l'homme qui met sa confiance dans l'homme !"
 
Dans une perspective historique plus large, le dogme occidental concernant l'infaillibilité humaine n'est rien d'autre qu'une tentative de faire revivre et immortaliser l'humanisme mourant. C'est la dernière transformation et la glorification finale de l'humanisme. Après le siècle des Lumières rationaliste du 18e siècle et le positivisme étroit du 19e siècle, rien d'autre ne restait à l'humanisme européen qu'à se désagréger dans sa propre impuissance et ses contradictions. Mais à ce moment tragique, l'humanisme religieux, venu à son secours avec son dogme de l'infaillibilité humaine, l'a sauvé d'une mort imminente. Et, bien que dogmatisé, l'humanisme chrétien occidental ne pouvait pas s'empêcher d'absorber toutes les contradictions fatales de l'humanisme européen qui sont unies en un unique désir, celui d'exiler le Dieu-Homme de la terre. Car la chose la plus importante pour l'humanisme est que l'homme soit la valeur et la mesure la plus haute. L'homme, pas le Dieu-Homme.

Selon notre propre sentiment orthodoxe, le christianisme n'est le christianisme que par le Dieu-Homme, par son idéologie et ses méthodes théandriques. C'est la vérité fondamentale à laquelle on ne peut faire aucune concession. Ce n'est que en tant que Dieu-Homme que le Christ est la valeur et la mesure la plus haute. On doit être conséquent jusqu'au bout : si le Christ n'est pas le Dieu-Homme, alors il est le plus effronté des escrocs, puisqu'Il S'est proclamé Dieu et Seigneur. Mais la réalité historique de l'évangile montre de façon irréfutable que Jésus Christ est en tout le parfait Dieu-Homme. On ne peut donc pas être chrétien sans la foi en Christ comme Dieu-Homme et en l'Église comme son Corps théandrique en lequel Il laissa toute sa Personne miraculeuse. Le pouvoir salutaire et vivifiant de l'Église du Christ réside en la Personne éternelle et omniprésente du Dieu-Homme. Toute substitution du Dieu-Homme par un homme et tout passage au crible du christianisme dans le but d'en prendre seulement ce qui agrée la préférence et la raison individuelles d'un homme, transforme le christianisme en humanisme superficiel et impuissant.

L'intérêt extraordinaire du christianisme réside en sa théandrie vivifiante et inchangeable par laquelle il modèle l'humanité entière, l'amenant des ténèbres du non-être à la Lumière du "pan-être". C'est seulement par son pouvoir théandrique que le christianisme est le sel de la terre, le sel qui préserve l'homme de la pourriture dans le péché et le mal. S'il se dissout dans divers humanismes, le christianisme devient insipide, devient un sel qui "ne sert plus qu'à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes".

Toute tendance ou tentative d'une adaption du christianisme avec l'esprit des temps, avec des mouvements et régimes éphémères de certaines périodes historiques, lui ôte cette valeur spécifique qui le rend l'unique religion théandrique du monde. Dans la philosophie orthodoxe de la société, la règle au-dessus de toutes les règles est celle-ci : ne conformez pas le Christ Dieu-Homme à l'esprit des temps, mais conformez plutôt l'esprit des temps à l'esprit éternel du Christ - à la théandrie du Christ. C'est seulement de cette façon que l'Église peut garder la Personne vivifiante et irremplaçable du Christ Dieu-Homme et rester une société théandrique dans laquelle les hommes sont frères et vivent avec l'aide de l'Amour et de la Justice divins, la prière et le jeûne, la douceur et l'humilité, la bonté, la sagesse, la charité et la foi, l'amour de Dieu et l'amour de son frère et toutes les autres vertus évangéliques.

Selon la philosophie théandrique de la vie et du monde, l'homme, la société, la nation et l'état doivent se conformer à l'Église comme à l'idéal éternel, mais l'Église ne doit jamais se conformer à eux - encore moins se soumettre à eux. Une nation n'a une vraie valeur que dans la mesure où elle vit les vertus évangéliques et incarne dans son histoire les valeurs théandriques. Ce qui s'applique à la nation s'applique aussi à l'état. Le but de la nation comme un tout est le même que le but de l'individu : celui d'incarner en soi la justice, l'amour, la sainteté évangéliques; devenir un "peuple saint" - le "peuple de Dieu" - qui proclame dans son histoire les valeurs et vertus divines (1 Pierre 2,9-10; 1,15-16).

Ils nous demanderont : Où sont les fruits concrets de cette société théandrique ? Comment se fait-il que c'est justement sur le terrain d'influence orthodoxe qu'apparut "le sécularisme le plus radical de l'histoire de l'humanité" (Joseph Piper) ? N'existe-t-il pas aussi un "humanisme" oriental (le césaro-papisme par exemple etc.) ? Le succès de l'humanisme social athée sur le sol de l'orthodoxie : n'est-ce pas une preuve de "l'incapacité de l'orthodoxie" de résoudre les problèmes sociaux les plus élémentaires ?

C'est un fait que ce monde gît dans le mal et le péché. La réduction de tout à l'homme est en fait l'atmosphère dans laquelle la nature humaine pécheresse et l'homme en général - où qu'il habite - vit et respire, et vers laquelle ils tendent. Il n'est donc pas étonnant que les flots du péché, exactement comme la marée des poisons européens pseudo-chrétiens, inondent aussi de temps en temps les peuples orthodoxes. Cependant, une chose est sûre : l'orthodoxie n'a jamais fait un dogme ecclésiologique d'un quelconque humanisme, qu'il s'agisse du césaro-papisme ou de n'importe quel autre "isme". Par la force de sa théandrie authentique et incorrompue et sa justice évangélique, ainsi que par son incessant appel au repentir concernant tout ce qui n'est pas du Dieu-Homme, elle a préservé, par la Puissance du saint Esprit, la sagesse et la pureté de son coeur et de son âme. Ainsi, elle est restée et continue à être le "sel" de la terre, de l'homme et de la société. La tragédie du christianisme occidental, en revanche, réside précisément dans le fait qu'il a tenté - soit en corrigeant l'image du Dieu-Homme, soit en Le niant - d'introduire de nouveau l'humanisme démoniaque si caractéristique de la nature humaine pécheresse. Où ? Dans le coeur même de l'organisme théandrique - l'Église, dont l'essence réside précisément dans la libération de l'homme de sa nature pécheresse. Et par là, dans tous les domaines de la vie, de la personne et de la société, le proclamant comme le suprême dogme, le dogme universel. Avec cela, l'orgueil intellectuel démoniaque de l'homme, caché sous le manteau de l'Église, devient le dogme d'une foi sans laquelle il n'y a pas de salut. Il est horrible de le penser, sans parler de le dire : avec cela, le seul "atelier de salut" et la progression graduelle vers la théandrie dans ce monde est graduellement tourné en un "atelier" démoniaque de violation de la conscience et de déshumanisation ! Un atelier pour défigurer Dieu et l'homme par la défiguration du Dieu-Homme !

L'Église orthodoxe n'a jamais proclamé ni poison, ni péché, ni humanisme, ni aucun système social terrestre comme dogme - ni par les conciles, ni par le "Corps" de l'Église oecuménique. Alors que l'Occident, hélas, ne fait rien d'autre que cela. La dernière preuve : le concile Vatican II.

La foi orthodoxe : en elle, la repentance est une sainte vertu nécessaire; et elle appelle toujours à la repentance. En Occident : la foi pseudo-chrétienne en l'homme n'appelle pas à la repentance; au contraire, elle oblige "cléricalement" le maintien de son auto-idolâtrie fatale à l'homme, ses humanismes, infaillibilités, hérésies pseudo-chrétiens et elle considère fièrement que ce ne sont en aucun cas des choses dont on doit se repentir.

L'humanisme social athée contemporain - idéologiquement et méthodologiquement - est en tout un fruit et une invention de l'Europe pseudo-chrétiennne, mariée à notre état pécheur. Ils nous demandent : comment est-il arrivé sur le sol orthodoxe ? C'est Dieu qui éprouve l'endurance des justes, visitant les enfants pour les péchés de leurs pères et annonçant la force de son Église en la menant par le feu et par l'eau. Parce que, selon les paroles du sage-en-Dieu Macaire d'Égypte, c'est la seule voie du vrai christianisme : "Là où est l'Esprit saint, il est suivi, comme d'une ombre, de la persécution et du combatŠ il est nécessaire que la vérité soit persécutée.

Quels sont, d'un autre côté, les fruits de la société théandrique4 (l'Église) ? - saints, martyrs et confesseurs. C'est son but, son sens et son dessein, c'est la preuve de sa force indestructible. Non pas des livres, des bibliothèques, des systèmes et des cités - toutes choses qui sont ici aujourd'hui, mais passées demain. Les divers humanismes pseudo-chrétiens remplissent le monde de livres, tandis que l'orthodoxie le remplit d'hommes sanctifiés.

Des milliers et des centaines de milliers de martyrs et de nouveaux martyrs, tombés pour la foi orthodoxe - voilà les fruits de la société théandrique. C'est ainsi que le célèbre catholique romain, François Mauriac, ne voit, sur l'horizon ténébreux du monde contemporain enfoncé chaque jour un peu plus dans l'auto-idolâtrie née en Europe et destructrice des âmes, qu'un seul point lumineux qui donne de l'espoir à l'avenir de ce monde : la foi baignée dans le sang des martyrs et nouveaux martyrs. La foi orthodoxe.
 
Mais en Occident ? Ils ne connaissent ni la voie, ni l'Église, ni le chemin pour sortir du désespoir; tout est plongé dans l'idolâtrie destructrice des âmes, dans l'amour du plaisir, dans l'amour de soi et l'amour de la convoitise. C'est de là qu'en Europe nous voyons la renaissance du polythéisme. Les "faux-Christs", faux-dieux qui ont inondé l'Europe et en sont exportés à toutes les places de marché du monde, ont pour leur principale caractéristique de tuer l'âme dans l'homme - l'unique trésor de l'homme dans tous les mondes, et de cette façon, rendre impossible l'éventualité même d'une société authentique.

En écrivant ceci, nous n'écrivons pas l'histoire de l'Europe, ses vertus et ses défauts, ni l'histoire des pseudo-Églises européennes. Nous ne faisons que démontrer son ontologie, descendant dans l'abîme de l'orgueil intellectuel européen, dans ses souterrains démoniaques où se trouvent ses source noires dont l'eau risque d'empoisonner le monde. Ce n'est pas un jugement de l'Europe, mais un appel priant, venant du coeur, un appel à la voie unique du salut, par la repentance.

Qui se sépara de l'autre ?


On entend souvent des expressions comme celles-ci : "Quand l'orient se sépara de l'occident", "quand les orthodoxes se séparèrent de l'église romaine", "les grecs schismatiques" (voir Larousse) et maintenant, comme l'exige la courtoisie oecuménique..."les frères séparés"! Ainsi, dans la conscience des peuples occidentaux, se forma la conviction qu'en 1054, l'église orthodoxe de l'orient...se sépara de Rome "pour diverses raisons historiques et par la méchanceté des hommes".

Une mise au point est donc nécessaire. En réalité, nous ne nous sommes jamais séparés de qui que ce soit. En effet, le 34ème canon apostolique prescrit : "Les évêques de chaque nation doivent savoir qui est le premier d'entre eux, le considérer comme leur tête, et ne rien faire sans son opinion, mais faire seulement ce qui incombe à chacun dans son territoire et les pays qui lui sont annexés. Mais lui aussi (le premier) ne doit rien faire sans l'opinion de tous. C'est seulement de cette façon qu'il y aura la concorde et que Dieu sera glorifié par le Seigneur dans le saint Esprit..."Ainsi donc, la structure ecclésiale de l'orthodoxie est basée sur la tradition apostolique qui prescrit le système des Eglises autocéphales, structurées indépendamment les unes des autres, en "circuit fermé", si l'on peut dire, quant à leur administration et leurs affaires internes.

Aucune interdépendance juridique n'a jamais existé entre les Eglises autocéphales, chacune jouissant d'une complète autonomie. L'Eglise orthodoxe ne connaît pas et n'a jamais connu une autre forme de structure ecclésiale. Si par la suite différentes Eglises autocéphales, pour des raisons purement historiques et humaines, ont joui d'un certain prestige ou d'une certaine primauté (dans l'ordre chronologique suivant : Jérusalem - Antioche - Rome - Constantinople), ceci était d'ordre purement honoratif et moral, mais n'a jamais impliqué une suprématie canonique d'une Eglise locale par rapport à une autre Eglise locale, ni un centralisme concernant l'ensemble de l'Eglise.

Chaque Eglise locale constitue à elle seule l'image de la plénitude ecclésiale !
Telle a été depuis toujours la relation entre les Eglises orientales et occidentales, car à l'époque toutes les Eglises de l'occident (par exemple l'Eglise d'Espagne) n'étaient pas absorbées par Rome.

Nous ne connaissons pas et n'avons jamais connu un canon équivalent ayant prescrit une autre structure ecclésiale que celle définie par le 3ème canon apostolique susmentionné. Nous n'avons donc jamais été sous la tutelle juridique et canonique romaine de telle façon que l'on puisse nous imputer une "révolte", un "schisme", ou un "détachement" d'une hiérarchie supérieure. Nous n'avons jamais existé comme fraction d'une Eglise ayant un chef suprême sur la terre.

Nos relations avec Rome, à part une primauté en dignité stipulée par le 28ème canon du 4ème concile oecuménique, étaient des relations d'Eglises-soeurs, d'égale à égale, et nous n'avons jamais existé en tant que dépendance ou annexe de l'Eglise romaine.
Le canon en question dit : "Les pères ayant attribué l'ancienneté (ou la doyenneté) au trône de l'ancienne Rome, car il était dans une ville régnante..." et non à cause d'un prétendu droit divin découlant de la succession de saint Pierre.

Même si l'on prend au sérieux les contestations ultérieures des papes à ce sujet, il n'en est pas moins évident que, d'après les canons apostoliques et oecuméniques, "les grecs" n'ont jamais reconnu chez le pape de Rome autre chose qu'une primauté d'honneur "PRIMUS INTER PARES" (premier entre égaux). Mais si, dans l'antiquité, des papes ont prétendu à un "droit divin de primauté", ceci a toujours été repoussé par les Grecs (au sens large) comme une prétention unilatérale d'une Eglise locale. On ne peut donc pas parler d'une acceptation de l"Eglise indivise" sur les prétendus "droits divins" de l'évêque de Rome ; plusieurs papes ont d'ailleurs dénoncé cette idée comme complètement absurde.

Il n'y a donc jamais eu "coupure", "rupture" ou "séparation" canonique et juridique des Eglises orthodoxes du siège de Rome, pour la pure et simple raison que les Eglises orthodoxes ont toujours été "AUTOCEPHALES" et "AUTONOMES" depuis les origines de leur Tradition apostolique. Ce serait tout bonnement faire preuve d'ignorance que de supposer par exemple que l'autocéphalie et l'autonomie des Eglises orthodoxes est, soit un phénomène ultérieur et tardif, soit un élargissement de pouvoir local, concédé comme un avantage ou un privilège accordé par une hiérarchie dominante. L'autocéphalie des Eglises orthodoxes est donc née avec elles, elle fait partie intégrante de de leur hypostase.

Les patriarches de l'orient n'ont jamais été des... cardinaux, mais égaux du patriarche de l'occident. Les patriarches d'orient ont toujours été autonomes depuis leur origine au même titre que le patriarche d'occident ! (Que l'on excuse nos répétitions, mais il faut que l'on prenne enfin conscience !) Par conséquent, appeler les grecs "schismatiques" ne peut être qu'ignorance ou malhonnêteté théologique.

D'autre part : les ruptures entre l'orient et l'occident avant la date fatale de 1054 représentent une période de temps qui au total dépasse largement deux siècles. Ces ruptures ont été réitérées (nous indiquons ceci pour que l'on ne suppose pas que les grecs sont "tombés" dans le schisme par inadvertance !) Si ces ruptures ont été réitérées, c'est qu'elles ont été conscientes : ce qui prouve que les grecs d'avant 1054 ne considéraient pas comme une condition "sine qua non" de leur plénitude ecclésiale la communion "in sacris" avec l'ancienne Rome ! Ces ruptures ne pourraient pas s'expliquer si les grecs avaient considéré le pape comme le chef de l'Eglise catholique. Mais ces ruptures (et autres actes et attitudes que nous verrons plus loin) montrent bien que pour eux dès le début de l'Eglise indivise, l'interruption de la communion "in sacris" n'amoindrissait guère leur plénitude ecclésiale. Ils ne se sentaient pas mutilés à cause de cette interruption, mais pouvaient vivre dans la plénitude de la grâce soit avec le pape, soit sans lui.

Quand avons-nous jamais fait amende honorable au pape pour avoir méprisé sa fonction de soi-disant "chef infaillible de l'Eglise", "vicaire de Jésus Christ sur la terre" et "par droit divin successeur de l'apôtre saint Pierre", ou bien quand l'avons-nous reçu et confessé comme tel ?

Celui qui ignore avec quelle véhémence l'orient orthodoxe, pendant des siècles avant la date de 1054, a combattu les innovations dogmatiques et liturgiques de l'occident (Filioque, jeûne du samedi, célibat des prêtres, chrismation par l'évêque seul, azymes * ), et qui n'a pas connaissance des excommunications qui se croisaient alors de part et d'autre, ne peut évidemment pas comprendre facilement l'indépendance complète que l'orient orthodoxe a toujours opposée à Rome, prétentieuse alliée de l'empereur carolingien.
Le seul fait que nous puissions convoquer un concile et excommunier le pape, et même l'anathématiser dans certains cas (Honorius), prouve que nous ne l'avons jamais admis ni comme notre chef, ni que nous ne l'avons jamais tenu pour infaillible à cause de sa fonction "sine concessum ecclesiae" (sans le consensus de l'Eglise). Car comment aurions-nous pu excommunier "notre chef", qui par sa fonction même recevait le don de l'infaillibilité, sans avoir besoin du consentement de l'Eglise ?

Il ne faut donc pas confondre les orthodoxes avec les prétendus "patriarches" uniates et leur position servile et pitoyable dans les conciles de Rome, se dégradant en prenant le nom de... cardinaux !

Nos patriarches à nous ne furent jamais cardinaux. Chaque Eglise autocéphale, en orient orthodoxe, désignait, choisissait, élisait, sacrait et intronisait ses évêques et ses patriarches par sa propre initiative et sous sa propre responsabilité. Une fois que le patriarche était sacré et intronisé, on communiquait son nom aux autres patriarches comme signe d'unité et de catholicité de l'Eglise. Mais nos évêques ou nos patriarches ne furent jamais élus ou désignés par le pape, et ils n'ont jamais reçu de lui aucune investiture ! De plus, nos patriarches, quand ils le jugeaient opportun, excommuniaient le pape de Rome, ce qui montre bien que leur comportement envers lui a toujours été un comportement d'égal à égal.

En outre, depuis toujours nous avons eu des litiges avec Rome au sujet des revendications territoriales (par exemple l'Eglise de Bulgarie, grecs de Sicile, etc). Au cours de ces litiges, le patriarche de Rome et celui de Constantinople demandaient le rattachement d'un même territoire à sa propre Eglise locale. Cette revendication serait aussi un non-sens si Rome avait été la maîtresse de toute l'Eglise : comment aurait-elle pu revendiquer quelque chose auprès de Constantinople, soi-disant sous sa juridiction, si Constantinople elle-même lui avait appartenu !

Nous ne nous sommes donc pas séparés après 1054 tout en étant soit-disant au fond "catholiques romains", ou "fortes-têtes" (un peu selon le modèle des "libertés gallicanes" ou du "concile de Bâle"), mais l'ORTHODOXIE a depuis toujours eu sa propre voix, qu'elle a toujours fait entendre, et cette voix n'a jamais confessé le système de la papauté ! Nous n'avons jamais été des "catholiques qui s'ignorent", mais bien au contraire, nous avons toujours protesté contre toutes les innovations de Rome dès le début et très énergiquement.

Nous avons toujours considéré le système de la papauté comme une prétention orgueilleuse, comme un système adultérin et complètement étranger à la sainte Tradition apostolique ! Nous ne nous sommes donc jamais séparé, mais nous avons toujours dénoncé et protesté contre les innovations romaines.

On nous a toujours accusés de "frigidité" maladive, au lieu de reconnaître notre IMMUABILITE ! Nous confessons un Christ éternel et immuable, et l'Eglise, son Corps et son Epouse, également éternelle et immuable à l'image de son divin Epoux. Les pratiques de la vie écclésiale jusqu'à ses détails les plus minimes : jeûnes, habits, coutumes, portent le sceau du très saint et vivifiant Esprit, et on ne peut y toucher sans crainte et tremblement. Si pour le culte de l'ancienne Alliance, Dieu n'a pas négligé les détails les plus insignifiants, allant jusqu'à indiquer la couleur des poils de chèvres pour la fabrication de la tente sacrée et le nombre des piquets à utiliser, quelle vénération ne devons-nous pas maintenant au culte de la grâce, dans lequel nous sommes en face non d'une loi gravée sur la pierre, mais du Législateur lui-même ?

Qui a autorisé les latins et leur pape à mettre les affaires sacrées du culte divin sens dessus-dessous, à mettre la vie de l'Eglise à la remorque du véhicule de ce monde mensonger et périssable, de couper, d'ajouter, de changer, de modifier ? D'où tiennent-ils leurs traditions d'"AGGIORNAMENTO", de "RENOUVELLEMENT", d'"ADAPTATION" ?

Que l'on nous montre si nous-mêmes avons changé quoi que ce soit en matière de dogmes, de structure ecclésiale et de canons, et nous ferons amende honorable.
En quoi consisterait notre "schisme", notre "séparation", ou notre hérésie ? Si donc nous n'avons bougé en rien, s'il n'y a pas eu chez nous DEPLACEMENT, comment pourrait-on nous imputer une séparation ? Nous restons toujours unis à la sainte Tradition apostolique, qui ignore et a toujours ignoré le Filioque, l'Immaculée conception de la sainte Vierge, l'infaillibilité papale, les réformes liturgiques, l'aggiornamento. Il y a certes eu séparation, mais elle n'a pas été effectuée par l'Eglise orthodoxe. Prétendre que l'Orthodoxie s'est séparé de Rome, ce serait prétendre qu'à cause de la chute, Dieu s'est séparé de l'homme. Or, Dieu étant immuable par nature, la responsabilité de la séparation, de l'éloignement, de la distance entre le Créateur et la créature pèse sur l'homme seul !

Qui donc est séparé de l'autre ? On pourrait nous répondre qu'il ne s'agit là que d'un jeu de mots. Mais c'est un jeu de mots extrêmement dangereux que Rome a très bien su utiliser. Elle a voulu mettre l'Orthodoxie en position de "répondante", ce qu'elle cherche toujours à faire de nos jours, même si elle a remplacé le terme de "schismatique" par celui de "frère séparé", ce qui veut dire exactement la même chose. Elle veut imposer dans la conscience des peuples l'idée selon laquelle l'Orthodoxie aurait soit-disant transgressé les structures ecclésiales primitives et qu'elle devrait se justifier et répondre de son attitude de transgression, de sa position "schismatique". Après l'avoir désignée comme coupable, il est aujourd'hui un peu facile de lui faire grâce et de lui pardonner. Il s'agit de la même logique.

Or, l'Orthodoxie refuse catégoriquement le banc de l'accusée en ce qui concerne les anciennes structures ecclésiales. Par nature, elle n'a ni à répondre, ni à se justifier, étant elle-même juge, et non accusée ! Bien sûr, si nous étions administrativement ou canoniquement unis à Rome, nous devrions nous séparer d'elle dans le cas où nous considérerions que la foi est en danger. Et dans pareil cas, nous serions obligés de nous "défendre " et de "justifier" notre décision de schisme. Tandis qu'en réalité, d'après la structure de l'Eglise d'avant 1054, nous ne sommes même pas dans le cas d'un "schisme justifié", n'ayant en rien transgressé les anciennes structures.

Qu'on nous appelle "frères séparés" est donc un terme admis UNILATERALEMENT, mais que nous n'acceptons et n'admettons pas. Si nous sommes frères, nous ne pouvons pas être séparés "in sacris", car si nous sommes séparés "in sacris"...nous ne sommes pas frères !!!
Rome, hélas, s'obstine à nous regarder du haut de sa clémence. Elle veut nous convaincre que nous sommes des catholiques malgré nous. Peut-être des catholiques un peu à part et quelque peu bizarres, un peu en marge, mais des catholiques quand même. Elle aimerait nous persuader malgré nous-mêmes d'être ce que nous ne sommes pas. Insister, c'est une méthode comme une autre. C'est une stratégie !

Il est certes épuisant de polémiquer. C'est même très dangereux pour nous-mêmes de prendre l'attitude des "défenseurs" de l'Orthodoxie. Toutefois, nous vivons dans un siècle où la confusion règne un peu partout. Ce qui nous oblige à être sur nos gardes, c'est qu'hélas plusieurs hiérarques de l'Eglise orthodoxe ne font que propager et alimenter cette confusion. Ceci nous contraint à leur rappeler que nous attendons autre chose d'eux.
Il va sans dire que notre polémique ne s'adresse pas aux catholiques en tant que personnes. Nous ne nous dressons même pas contre le pape lui-même en tant que personne. Nous ne voulons pas mettre en doute ni les vertus, ni la sincérité, ni les bonnes intentions de qui que ce soit. Nous sommes obligés de regarder aussi bien le pape que les catholiques en général comme des personnes absolument sincères et de bonne foi. Toutefois, ni la bonne foi, ni la sincérité en elles-mêmes ne sont suffisantes dans nos relations avec Dieu. Il y a des millions de gens sincères et de bonne foi qui sont égarés dans les différents systèmes philosophiques et les différentes religions.

Nous ne pouvons pas comprendre Rome et nous doutons fort que Rome se comprenne elle-même ! Son attitude théologique envers nous n'a ni fondement, ni raison. Elle dit que nous sommes "schismatiques", ou si l'on préfère "frères séparés", mais elle admet que nos sacrements sont valides, que nous avons la grâce du sacerdoce, que l'on peut dans notre Église parvenir au salut et à la sanctification ! Mais si ceci est vrai, alors Rome se nie elle-même. Ou bien elle admet qu'il peut y avoir deux Églises sur la terre ! Un atelier de salut et de sanctification qui oeuvrerait en parallèle avec l'Eglise ! Mais dans ce cas, son pape et ses dogmes deviennent simplement souhaitables, mais pas indispensables.                            

Que penser de tout cela ? Ignorance théologique ? Confusion sciemment entretenue ? Ou impasse du système de la papauté ? Nous l'avons toujours dit, et on nous a pris pour des "fanatiques" et des "arriérés", que le papisme latin est à l'origine de toute l'anarchie spirituelle de l'occident et de toutes les hérésies et sectes qui ont suivi. Le papisme latin est également la cause de la crise actuelle de l'Eglise romaine. La crise actuelle n'est pas un accident, c'est simplement la fièvre d'une maladie qui dure depuis son origine. 

Cependant Rome, grâce à sa grande subtilité et ses facultés extraordinaires d'adaptation, pourrrait peut-être bien sortir de cette crise, tout en sauvegardant son unité et son prestige mondial grâce à des réformes bien étudiées et très intelligemment appliquées. Nous ne parlons pas de la question de "la foi", car elle semble avoir relégué cela au second plan. Elle est plutôt soucieuse de sa force et de sa gloire plutôt que d'une foi vivante, ayant littéralement robotisé son clergé et ses fidèles, les ayant transformés en instruments dociles et maniables servant à sa domination.

Mais ce n'est pas à nous, ni de faire son bilan, ni de lui proposer des remèdes, elle n'a pas besoin de nous. Ce qui nous préoccupe, c'est l'attitude inconsciente et scandaleuse d'un grand nombre d'hiérarques orthodoxes qui font tout leur possible pour nous plonger dans la confusion actuelle. Oublient-ils que si nous sommes contaminés par ce même virus, notre absorption par le mégathérium romain ne sera plus qu'une question de temps et de circonstances ? 

Ces hiérarques aimeraient-ils vraiment nous faire sortir de cette liberté dont nous jouissons dans l'obéissance à Dieu pour nous ravaler au rang de "satellites" uniates destinés à suivre Rome dans toutes les phases de son... "évolution" ? Ces évêques ont-ils déjà oublié les fleuves de sang orthodoxe qui ont coulé il y a à peine 30 ans par la main meurtrière de l'amabilité romaine en Serbie orthodoxe, et que leur chef a, par son silence, approuvé ces horreurs ? Non ! nous n'admettons pas les latins, ni comme persécuteurs, ni comme "frères séparés". Nous ne nous sommes jamais séparés de l'Eglise du Christ, mais nous avons complètement séparé notre responsabilité de tous ceux qui altèrent la foi ! 

L'orient ne s'est donc jamais séparé de l'occident. Tout simplement l'orient est resté et reste encore, par la grâce divine à la place qui lui fut assignée par le Christ, par les saints apôtres et les pères, qui nous ont engendrés par l'Evangile. Notre seule espérance et notre seule gloire, c'est de rester à cette place, comme des sentinelles fidèles à leur poste, environnés des ténèbres de la nuit du monde, jusqu'au jour glorieux du retour de notre bien-aimé Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, quand il viendra sur les nuées accompagné de ses saints anges et de la foule des témoins des saints et des bienheureux. Jusqu'à l'aurore sans crépuscule de ce jour glorieux, disons avec Joseph Vryènios, le maître de Saint Marc d'Ephèse :




"Nous ne te renierons pas, Orthodoxie bien-aimée !
Nous ne te démentirons pas, ô piété transmise par nos pères !
En toi, nous sommes nés, en toi nous vivons,
et si le temps l'exige,
mille fois pour toi nous mourrons !"

Père Basile Sakkas