lundi 16 août 2010

Le papisme comme le plus ancien protestantisme - par Saint Justin Popovitch



Par Saint Justin Popovitch 
Dans l'Occident européen, le christianisme s'est progressivement transformé en humanisme. Depuis longtemps et laborieusement, le Dieu-Homme s'y amoindrit, fut changé, rétréci, et finalement réduit à un simple homme : à l'homme infaillible de Rome, puis à l'homme également "infaillible" de Londres et de Berlin. C'est ainsi que le papisme est venu à l'être, ôtant tout au Christ, ensemble avec le protestantisme, qui demande le minimum au Christ, et souvent rien du tout. Dans le papisme comme dans le protestantisme, l'homme fut substitué au Dieu-Homme, comme la plus haute valeur et le plus grand critère. Une correction douloureuse et triste de l'oeuvre et de l'enseignement du Dieu-Homme fut accomplie. Fermement et obstinément, le papisme a essayé de substituer l'homme au Dieu-Homme, jusqu'à ce que, dans le dogme de l'infaillibilité du pape - un Homme, le Dieu-Homme fût, une fois pour toutes, remplacé par l'homme éphémère "infaillible"; car, avec ce dogme, le pape fut définitivement et clairement déclaré comme quelque chose de plus haut que non seulement l'homme, mais les saints apôtres, les saints pères et les conciles oecuméniques. Par cette sorte d'éloignement du Dieu-Homme, de l'Église universelle en tant qu'organisme théandrique1, le papisme a surpassé Luther, le fondateur du protestantisme. Ainsi, la première protestation, au nom de l'humanisme, contre le Dieu-Homme Christ et son organisme théandrique2, - l'Église - doit être cherchée dans le papisme et non dans le luthéranisme. Le papisme est en fait le premier, le plus ancien protestantisme.

Nous ne devons pas faire cela. Le papisme est en effet le protestantisme le plus radical, puisqu'il a transféré le fondement du christianisme du Dieu-Homme éternel à l'homme. Et il a proclamé cela comme le dogme suprême, ce qui veut dire la valeur suprême, la suprême mesure de tous êtres et toutes choses au monde. Et les protestants ont tout simplement accepté ce dogme en son essence et l'ont élaboré en ampleur et détail terrifiants. Essentiellement, le protestantisme n'est rien d'autre qu'un papisme généralement appliqué. Dans le protestantisme, en effet, c'est le principe fondamental du papisme qui est exercé par chaque individu humain. D'après l'exemple de l'homme infaillible de Rome, chaque protestant est un homme infaillible cloné, puisqu'il prétend à l'infaillibilité personnelle en matière de foi. On peut dire le protestantisme est un papisme vulgarisé, sauf qu'il est dépourvu de mystère (c'est-à-dire de sacramentalité), d'autorité et de pouvoir.

Par la réduction du christianisme, de tout son caractère théandrique3, à l'homme, le christianisme occidental s'est transformé en humanisme. Cela peut paraître paradoxal, mais c'est vrai dans sa réalité historique irrésistible et ineffaçable. Parce que le christianisme occidental est, dans son essence, le plus impérieux des humanismes; et parce qu'il a proclamé l'homme infaillible et a transformé la religion du Dieu-Homme en une religion humaniste. Et que c'est comme cela est montré par le fait que le Dieu-Homme a été exilé aux cieux, tandis que sa place sur terre a été occupée par son substitut, le Vicarius Christi - le pape. Quelle tragique irrationnalité : établir un remplaçant pour le Seigneur omniprésent, le Christ-Dieu ! Mais cette irrationnalité a eu son incarnation dans le christianisme occidental : l'Église est devenue un état, le pape un gouverneur, des évêques ont été proclamés princes, des prêtres sont devenus dirigeants de partis cléricaux, les fidèles furent proclamés sujets du pape. L'évangile a été remplacé par la compilation de loi canon du Vatican; l'éthique évangélique et les méthodes d'amour par la casuistique, le jésuitisme et la "sainte" Inquisition. Que signifie tout cela ? L'enlèvement systématique de tout ce qui ne se prosterne pas devant le pape, des conversions forcées à la foi papale, le bûcher pour les pêcheurs &emdash;tout cela pour la Gloire du doux et humble Seigneur Jésus!

Il n'y a pas de doute que tous ces faits convergent vers une conclusion d'une logique irrésistible : en Occident, il n'y a ni Église ni Dieu-Homme, et pour cette raison, il n'y a pas de vraie société théandrique dans laquelle les hommes sont des frères mortels et des compagnons immortels. Le christianisme humaniste est en fait la protestation et le soulèvement les plus décisifs contre le Dieu-Homme Christ et toutes les valeurs et normes théandriques de l'évangile. Et même ici la tendance préférée de l'homme européen à réduire tout à l'homme comme valeur et mesure fondamentales est évidente. Et derrière cela se tient une idole : Menschliches Allzumenschliches. Avec sa réduction à l'humanisme, le christianisme a été, certes, simplifié, mais en même temps aussi - détruit ! Maintenant que le "gleischaltung" du christianisme avec l'humanisme a été accompli, certains cherchent à revenir au Christ Dieu-Homme. Cependant, les cris des individus dans le monde protestant - "Zurück zum Jesus! Retour à Jésus!" - sont des cris vides dans la nuit ténébreuse du christianisme humaniste qui a abandonné les valeurs et mesures du Dieu-Homme et suffoque maintenant de désespoir et d'impuissance. Pendant que des profondeurs des siècles passés résonnent les paroles amères du mélancolique prophète de Dieu, Jérémie : "Maudit soit l'homme qui met sa confiance dans l'homme !"
 
Dans une perspective historique plus large, le dogme occidental concernant l'infaillibilité humaine n'est rien d'autre qu'une tentative de faire revivre et immortaliser l'humanisme mourant. C'est la dernière transformation et la glorification finale de l'humanisme. Après le siècle des Lumières rationaliste du 18e siècle et le positivisme étroit du 19e siècle, rien d'autre ne restait à l'humanisme européen qu'à se désagréger dans sa propre impuissance et ses contradictions. Mais à ce moment tragique, l'humanisme religieux, venu à son secours avec son dogme de l'infaillibilité humaine, l'a sauvé d'une mort imminente. Et, bien que dogmatisé, l'humanisme chrétien occidental ne pouvait pas s'empêcher d'absorber toutes les contradictions fatales de l'humanisme européen qui sont unies en un unique désir, celui d'exiler le Dieu-Homme de la terre. Car la chose la plus importante pour l'humanisme est que l'homme soit la valeur et la mesure la plus haute. L'homme, pas le Dieu-Homme.

Selon notre propre sentiment orthodoxe, le christianisme n'est le christianisme que par le Dieu-Homme, par son idéologie et ses méthodes théandriques. C'est la vérité fondamentale à laquelle on ne peut faire aucune concession. Ce n'est que en tant que Dieu-Homme que le Christ est la valeur et la mesure la plus haute. On doit être conséquent jusqu'au bout : si le Christ n'est pas le Dieu-Homme, alors il est le plus effronté des escrocs, puisqu'Il S'est proclamé Dieu et Seigneur. Mais la réalité historique de l'évangile montre de façon irréfutable que Jésus Christ est en tout le parfait Dieu-Homme. On ne peut donc pas être chrétien sans la foi en Christ comme Dieu-Homme et en l'Église comme son Corps théandrique en lequel Il laissa toute sa Personne miraculeuse. Le pouvoir salutaire et vivifiant de l'Église du Christ réside en la Personne éternelle et omniprésente du Dieu-Homme. Toute substitution du Dieu-Homme par un homme et tout passage au crible du christianisme dans le but d'en prendre seulement ce qui agrée la préférence et la raison individuelles d'un homme, transforme le christianisme en humanisme superficiel et impuissant.

L'intérêt extraordinaire du christianisme réside en sa théandrie vivifiante et inchangeable par laquelle il modèle l'humanité entière, l'amenant des ténèbres du non-être à la Lumière du "pan-être". C'est seulement par son pouvoir théandrique que le christianisme est le sel de la terre, le sel qui préserve l'homme de la pourriture dans le péché et le mal. S'il se dissout dans divers humanismes, le christianisme devient insipide, devient un sel qui "ne sert plus qu'à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes".

Toute tendance ou tentative d'une adaption du christianisme avec l'esprit des temps, avec des mouvements et régimes éphémères de certaines périodes historiques, lui ôte cette valeur spécifique qui le rend l'unique religion théandrique du monde. Dans la philosophie orthodoxe de la société, la règle au-dessus de toutes les règles est celle-ci : ne conformez pas le Christ Dieu-Homme à l'esprit des temps, mais conformez plutôt l'esprit des temps à l'esprit éternel du Christ - à la théandrie du Christ. C'est seulement de cette façon que l'Église peut garder la Personne vivifiante et irremplaçable du Christ Dieu-Homme et rester une société théandrique dans laquelle les hommes sont frères et vivent avec l'aide de l'Amour et de la Justice divins, la prière et le jeûne, la douceur et l'humilité, la bonté, la sagesse, la charité et la foi, l'amour de Dieu et l'amour de son frère et toutes les autres vertus évangéliques.

Selon la philosophie théandrique de la vie et du monde, l'homme, la société, la nation et l'état doivent se conformer à l'Église comme à l'idéal éternel, mais l'Église ne doit jamais se conformer à eux - encore moins se soumettre à eux. Une nation n'a une vraie valeur que dans la mesure où elle vit les vertus évangéliques et incarne dans son histoire les valeurs théandriques. Ce qui s'applique à la nation s'applique aussi à l'état. Le but de la nation comme un tout est le même que le but de l'individu : celui d'incarner en soi la justice, l'amour, la sainteté évangéliques; devenir un "peuple saint" - le "peuple de Dieu" - qui proclame dans son histoire les valeurs et vertus divines (1 Pierre 2,9-10; 1,15-16).

Ils nous demanderont : Où sont les fruits concrets de cette société théandrique ? Comment se fait-il que c'est justement sur le terrain d'influence orthodoxe qu'apparut "le sécularisme le plus radical de l'histoire de l'humanité" (Joseph Piper) ? N'existe-t-il pas aussi un "humanisme" oriental (le césaro-papisme par exemple etc.) ? Le succès de l'humanisme social athée sur le sol de l'orthodoxie : n'est-ce pas une preuve de "l'incapacité de l'orthodoxie" de résoudre les problèmes sociaux les plus élémentaires ?

C'est un fait que ce monde gît dans le mal et le péché. La réduction de tout à l'homme est en fait l'atmosphère dans laquelle la nature humaine pécheresse et l'homme en général - où qu'il habite - vit et respire, et vers laquelle ils tendent. Il n'est donc pas étonnant que les flots du péché, exactement comme la marée des poisons européens pseudo-chrétiens, inondent aussi de temps en temps les peuples orthodoxes. Cependant, une chose est sûre : l'orthodoxie n'a jamais fait un dogme ecclésiologique d'un quelconque humanisme, qu'il s'agisse du césaro-papisme ou de n'importe quel autre "isme". Par la force de sa théandrie authentique et incorrompue et sa justice évangélique, ainsi que par son incessant appel au repentir concernant tout ce qui n'est pas du Dieu-Homme, elle a préservé, par la Puissance du saint Esprit, la sagesse et la pureté de son coeur et de son âme. Ainsi, elle est restée et continue à être le "sel" de la terre, de l'homme et de la société. La tragédie du christianisme occidental, en revanche, réside précisément dans le fait qu'il a tenté - soit en corrigeant l'image du Dieu-Homme, soit en Le niant - d'introduire de nouveau l'humanisme démoniaque si caractéristique de la nature humaine pécheresse. Où ? Dans le coeur même de l'organisme théandrique - l'Église, dont l'essence réside précisément dans la libération de l'homme de sa nature pécheresse. Et par là, dans tous les domaines de la vie, de la personne et de la société, le proclamant comme le suprême dogme, le dogme universel. Avec cela, l'orgueil intellectuel démoniaque de l'homme, caché sous le manteau de l'Église, devient le dogme d'une foi sans laquelle il n'y a pas de salut. Il est horrible de le penser, sans parler de le dire : avec cela, le seul "atelier de salut" et la progression graduelle vers la théandrie dans ce monde est graduellement tourné en un "atelier" démoniaque de violation de la conscience et de déshumanisation ! Un atelier pour défigurer Dieu et l'homme par la défiguration du Dieu-Homme !

L'Église orthodoxe n'a jamais proclamé ni poison, ni péché, ni humanisme, ni aucun système social terrestre comme dogme - ni par les conciles, ni par le "Corps" de l'Église oecuménique. Alors que l'Occident, hélas, ne fait rien d'autre que cela. La dernière preuve : le concile Vatican II.

La foi orthodoxe : en elle, la repentance est une sainte vertu nécessaire; et elle appelle toujours à la repentance. En Occident : la foi pseudo-chrétienne en l'homme n'appelle pas à la repentance; au contraire, elle oblige "cléricalement" le maintien de son auto-idolâtrie fatale à l'homme, ses humanismes, infaillibilités, hérésies pseudo-chrétiens et elle considère fièrement que ce ne sont en aucun cas des choses dont on doit se repentir.

L'humanisme social athée contemporain - idéologiquement et méthodologiquement - est en tout un fruit et une invention de l'Europe pseudo-chrétiennne, mariée à notre état pécheur. Ils nous demandent : comment est-il arrivé sur le sol orthodoxe ? C'est Dieu qui éprouve l'endurance des justes, visitant les enfants pour les péchés de leurs pères et annonçant la force de son Église en la menant par le feu et par l'eau. Parce que, selon les paroles du sage-en-Dieu Macaire d'Égypte, c'est la seule voie du vrai christianisme : "Là où est l'Esprit saint, il est suivi, comme d'une ombre, de la persécution et du combatŠ il est nécessaire que la vérité soit persécutée.

Quels sont, d'un autre côté, les fruits de la société théandrique4 (l'Église) ? - saints, martyrs et confesseurs. C'est son but, son sens et son dessein, c'est la preuve de sa force indestructible. Non pas des livres, des bibliothèques, des systèmes et des cités - toutes choses qui sont ici aujourd'hui, mais passées demain. Les divers humanismes pseudo-chrétiens remplissent le monde de livres, tandis que l'orthodoxie le remplit d'hommes sanctifiés.

Des milliers et des centaines de milliers de martyrs et de nouveaux martyrs, tombés pour la foi orthodoxe - voilà les fruits de la société théandrique. C'est ainsi que le célèbre catholique romain, François Mauriac, ne voit, sur l'horizon ténébreux du monde contemporain enfoncé chaque jour un peu plus dans l'auto-idolâtrie née en Europe et destructrice des âmes, qu'un seul point lumineux qui donne de l'espoir à l'avenir de ce monde : la foi baignée dans le sang des martyrs et nouveaux martyrs. La foi orthodoxe.
 
Mais en Occident ? Ils ne connaissent ni la voie, ni l'Église, ni le chemin pour sortir du désespoir; tout est plongé dans l'idolâtrie destructrice des âmes, dans l'amour du plaisir, dans l'amour de soi et l'amour de la convoitise. C'est de là qu'en Europe nous voyons la renaissance du polythéisme. Les "faux-Christs", faux-dieux qui ont inondé l'Europe et en sont exportés à toutes les places de marché du monde, ont pour leur principale caractéristique de tuer l'âme dans l'homme - l'unique trésor de l'homme dans tous les mondes, et de cette façon, rendre impossible l'éventualité même d'une société authentique.

En écrivant ceci, nous n'écrivons pas l'histoire de l'Europe, ses vertus et ses défauts, ni l'histoire des pseudo-Églises européennes. Nous ne faisons que démontrer son ontologie, descendant dans l'abîme de l'orgueil intellectuel européen, dans ses souterrains démoniaques où se trouvent ses source noires dont l'eau risque d'empoisonner le monde. Ce n'est pas un jugement de l'Europe, mais un appel priant, venant du coeur, un appel à la voie unique du salut, par la repentance.

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