dimanche 28 novembre 2010

La question du péché originel


Augustin est l'inventeur du péché "originel", c'est-à-dire de l'idée d'une transmission de la culpabilité adamique de façon personnelle et de génération en génération.
Pour cette raison, l'Église médiévale franque en a fait son "docteur de la grâce" -une grâce irrésistible pouvant seule nous sauver du péché originel-, l'interprète par excellence de l'œuvre de saint Paul ; pour la même raison, mais en sens inverse, les dogmes injustes de la culpabilité héréditaire, de la prédestination et de la massa damnata ont été rejetés par les auteurs les plus divers.  Certains, à l'extrême, comme Jansénius, ont même préféré Augustin à saint Paul ; d'autres à l'opposé, ont rejeté le christianisme avec la fausse exégèse augustinienne à laquelle ils identifiaient le message évangélique.
Pressé par les pélagiens, Augustin n'a, du reste, pas nié qu'il avait abandonné l'exégese traditionnelle qu'il suivait encore dans le Traité du libre arbitre.
Pour Augustin, le péché originel est le péché où s'origine notre culpabilité ; la chute due à la désobéissance d'Adam a pour châtiment l'exil, la mort et la perte absolue de notre liberté.
L'homme est le seul responsable de la chute, puisque, libre, il était dans un état suffisant pour "ne pas être mauvais s'il ne l'avait pas voulu". La chute suppose, pour le docteur d'Hippone, que l'homme immortel veut désobéir à Dieu en connaissance de cause, et c'est par la chute qu'il a perdu librement sa liberté en provoquant la colère divine.
Dès lors, si Dieu, dans sa bonté, sauve quelques hommes, c'est sans participation de leur liberté, puisque la chute les a tous rendus coupables. La grâce, comme son nom l'indique, est purement gratuite : «Depuis la chute, écrit Augustin dans le Don de Persévérance, Dieu veut que ce soit à sa grâce seule que l'homme doive de s'approcher de lui, et que ce soit à sa grâce seule qu'il doive de ne pas le quitter».
Sans cette gratuité de la prédestination qui fait que Dieu en choisit quelques uns indépendamment de toute œuvre qui leur soit propre, toute l'humanité, cette "massa damnata" serait justement condamnée : "Ce n'est pas injustement mais par une juste sentence que le péché d'un seul a entrainé la condamnation de tous". Le péché héréditaire est ici à la fois collectif -c'est-à-dire propre à la nature humaine après la chute- et personnel -c'est-à-dire imputable à chacun. La faute, avant d'être ma faute, est celle d'Adam qui m'a transmis la culpabilité.
Gratuite, voulue par Dieu seul, la prédestination est "justement" inégalitaire : "Dieu montre donc sa colère : ce n'est point un trouble de l'esprit qui accompagne la colère de l'homme, c'est une punition juste et invariablement résolue, parce que le péché et la peine proviennent d'une racine de désobéissance... Dieu a voulu la naissance de tant d'hommes qu'il savait par avance ne pas appartenir à sa grâce pour qu'ils fussent incomparablement plus nombreux que les enfants de la promesse qu'il a daignés prédestiner à la gloire de son Royaume ; cette multitude de réprouvés devait montrer que le nombre des damnés, quel qu'il soit, lorsqu'ils le sont justement, ne fait rien à la justice de Dieu".
Tout cela s'oppose à la doctrine des autres Pères, pour lesquels la grâce est offerte à tous, et il revient à chacun de l'accepter ou de la refuser. Le salut est ainsi le résultat d'une coopération de la volonté divine qui donne la grâce et du libre arbitre humain qui l'accepte. C'est ainsi que les Pères expliquent la parole de saint Paul : "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés" ; Dieu les appelle tous absolument ; ceux: qui acceptent son appel sont sauvés. Augustin connait très bien cette doctrine, et va la réfuter.

Selon lui, l'arbitraire de la prédestination est "démontré" par la mort sans baptême de certains nouveaux-nés qui sont ainsi condamnés par Dieu à un enfer éternel -du moins selon notre auteur : "Comment peut-on dire que "tous les hommes recevraient la grâce si ceux à qui elle n'est pas donnée ne la repoussaient pas de leur propre volonté" et que "cela résulte de la parole de l'Apôtre: Dieu veut que tous les hommes soient sauvés" -puisque la grâce n'est pas donnée à bien des enfants et que beaucoup d'entre eux meurent sans elle ? Ils n'ont pas une volonté qui s'y oppose, et parfois, malgré le désir et la hâte de leurs parents, et les prêtres étant tout proches et de bonne volonté, c'est Dieu lui même qui refuse la grâce ; l'enfant pour le salut duquel chacun se pressait expire avant d'avoir reçu le baptême. Il est donc manifeste que ceux qui résistent à l'évidence de cette vérité ne comprennent pas du tout dans quel sens il a été dit que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, car beaucoup ne sont point sauvés, non point parce qu'ils ne l'ont point voulu. mais parce que Dieu lui-même ne l'a pas voulu... plusieurs ne sont pas sauvés, les hommes le voulant, mais Dieu ne le voulant pas".
Toute l'œuvre de R. Simon est une protestation contre la barbarie d'une telle doctrine qui n'a aucun fondement dans la tradition théologique et exégétique de l'Église.
Avec une grande minutie, Simon relève l'opposition des théologiens qui, en "Orient" et même en Occident, ont rejeté la doctrine du "péché originel"  ; il montre les résistances à cette théologie de la rédemption depuis saint Jean Cassien, saint Fauste de Riez, saint Vincent de Lérins, jusqu'à Sadolet, Maldonat et Jean de Launoy.
Margival a bien vu cette aversion de Simon: "Cette théologie augustinienne qui est celle de son siècle tout entier, c'est peu dire que R. Simon y demeure étranger ; elle lui inspire une aversion qu'il n'essaye pas de dissimuler. Que penser d'une doctrine qui a pour première conséquence de condamner au supplice, avec tant de vagues multitudes idolâtres, tous les enfants morts sans baptême, sinon qu'elle est le digne pendant de ces législations antiques qui vouaient à l'esclavage ou à la mort tout ce qui n'était pas l'élite de quelque aristocratique cité". Cette aversion, cependant, Simon la fonde sur de rigoureuses critiques exégétiques.

Patrick Ranson, Richard Simon ou du caractère illégitime de l'Augustinisme en théologie, p.97 - p.101 éditions L'Âge d'Homme.



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