dimanche 28 novembre 2010

L'interprétation patristique du premier péché


Jamais les Pères de l'Eglise n'ont affirmé que la mort était une punition de Dieu, mis en colère par la transgression d'Adam. Rappelons que telle est bien la doctrine officielle de l'Eglise catholique -même si beaucoup l'ont oubliée aujourd'hui-, et que le Concile de Trente place sous l'anathème ceux qui ne l'acceptent point : "si quelqu'un ne confesse pas que le premier homme Adam a subi à cause de sa transgression la colère et l'indignation de Dieu, puis la mort dont Dieu l'avait auparavant menacé... qu'il soit anathème".

Les interprétations modernistes -en réalité très anciennes et gnostiques- qui font d'Adam la figure de "l'humanité en général" et de son péché un "symbole", n'ôte rien à cette exégèse terrible qui a, pourrait-on dire, pénétrer jusqu'aux moelles l'Occident, consciemment ou non : Dieu auteur indirect de la mort, par l'intermédiaire de son bourreau, Satan.

Au contraire, saint Justin affirme que le diable a réussi à faire attribuer à Dieu le mal et la mort. Comme dans la parabole évangélique du maître qui distribue les talents à ses serviteurs, la théorie qui fait Dieu "dur et cruel" est le fait du pécheur, qui voit le Dieu bon d'une manière faussée, "hérétique".
Théophile d'Antioche explique que l'homme, créé ni mortel ni immortel, mais capable de l'un comme de l'autre selon l'inclinaison qu'il prendrait, était appelé à l'immortalité et à la déification. Ayant goûté trop tôt de l'arbre de la connaissance, sans y être préparé, il a manqué sa véritable "prédestination", le but qu'il devait atteindre. Toutefois, cet arbre ne portait pas en lui-même la mort ; il était bon, et son fruit bon était réservé à l'homme qui devait le manger une fois devenu adulte et capable de porter la science du bien et du mal, c'est-à-dire la connaissance de la guerre qui avait eu lieu  entre Satan et Dieu. Or Adam était encore enfant quand il y goûta, se rendant ainsi malade. Ainsi la nature humaine est tombée malade et Dieu, dans sa bonté, a permis la mort, afin que l'homme ne vécût pas éternellement malade.

De l'interprétation des Pères se dégage deux points essentiels, qui opposent le "péché des ancêtres" à toute notion de "péché originel" : d'une part, le péché d'Adam consiste non pas dans une culpabilité mais dans une maladie ; d'autre part, la mort est permise par Dieu, non comme un châtiment, mais comme un remède, pour permettre à l'homme une glorieuse résurrection. Car rien ne serait plus effroyable qu'une maladie éternelle, un vieillissement sans fin.

Saint Grégoire Palamas, reprenant, récapitulant l'enseignement patristique montre que la Parole divine à Adam "le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement", n'est pas une menace, ou l'annonce sévère d'un châtiment comme l'a cru Augustin et la scolastique après lui, mais un simple avertissement : "Dieu n'a pas dit à Adam : "retourne d'où tu fus tiré", mais il lui a dit : "tu es terre et tu retourneras à la terre"... il n'a pas dit, "le jour où tu en mangeras, meurs", mais "le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement". Plus tard, il n'a pas dit : "retourne maintenant à la terre", mais "tu retourneras", l'avertissant ainsi puis permettant avec justice et laissant arriver ce qui allait arriver".  

Tombée malade en Adam, la nature humaine a dû attendre le second Adam, le Christ, vrai Dieu et vrai Homme, qui a libéré les hommes du règne des trois seuls ennemis de l'homme, le diable, le péché et la mort. Certes, "tous en péché en Adam", mais il faut l'entendre non comme saint Augustin de la culpabilité, mais, avec Cyrille d'Alexandrie et les autres Pères, de la nature humaine malade héritée d'Adam : "comment "tous ont péché en Adam" ? En quoi les péchés de celui-ci nous regardent-ils ? Comment nous tous et ceux qui ne sont pas encore nés, avons-nous été condamnés avec lui ? Et cela, bien que Dieu ait dit que les pères ne mourraient pas pour leurs enfants ni les enfants pour leurs pères : "l'âme qui aura péché, c'est elle qui mourra" (Deutéronome 24.16) ? N'est-ce pas l'âme qui a péché qui doit mourir ?
 
Nous sommes devenus pécheurs par la désobéissance d'Adam de la manière suivante ; Adam a été créé pour l'incorruptibilité et la vie. En lui était la vie sainte dans le paradis de la félicité. Son esprit était tout entier et toujours tourné vers la vision divine, son corps était dans la sérénité et la tranquillité, libre de toute volupté honteuse ; en lui, il n'y avait pas le bruit de mouvements désordonnés. Mais qu'il fut tombé dans le péché et eut glissé vers la corruption, dans la nature de sa chair s'introduisirent les plaisirs et les impuretés, et dans nos membres s'est levé la loi de la férocité. La nature est tombée malade par le péché de la transgression d'un seul, c'est-à-dire Adam. C'est ainsi que tous nous sommes devenus pécheurs, non pas en transgressant avec Adam, car nous n'étions pas avec lui, mais comme étant de sa nature, tombée sous la loi du péché... La nature humaine est tombée malade en Adam ; par la transgression et par la corruption, les passions ont pénétré en elle".

Si une telle doctrine patristique avait été préférée en Occident à celle d'Augustin -laquelle, il est vrai, fut imposée par les conquérants Franks- nombreux auraient été ceux qui auraient évité l'expérience douloureuse et désespérée de l'athéisme.



Patrick Ranson, Richard Simon ou du caractère illégitime de l'Augustinisme en théologie, p.111- 114, éditions L'Âge d'Homme.



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